
| Elle arrive à la crête, je le sens bien. Jusque là, elle était sur le pan de montagne que je pouvais englober du regard, le pan de l’enfance. |
Il me semble que je pouvais y visualiser tous les dangers, toutes ses envies à elles, tous ses chagrins, tous ses mouvements. Presque toutes ses pensées. Je la voyais grimper, découvrir, se développer et c’était un bonheur à observer. Je pouvais être à ses côtés à la moindre difficulté. Si, sur un moment d’inattention ou d’incompréhension, une difficulté m’avait échappée, elle m’appelait et je pouvais faire le plus possible pour l’aider.
Mais depuis quelques temps, j’ai parfois l’impression de la perdre de vue. Comme si elle passait de l’autre côté d’une crête, sur un pan escarpé, celui de l’adolescence. Un lieu que je ne peux plus englober d’un seul regard. Un lieu plein de zones d’ombres que je ne distingue pas bien, souvent aussi angoissantes pour des yeux d’adulte que bien tentantes pour des yeux d’ados.
Je sais que sur ce pan là, les paroles que je dis portent moins bien, que le dialogue se fait moins bien, la communication est plus difficile. Je sais que sur ce pan là, ma présence lui paraîtra souvent incongrue, ou pesante.
Je sais que sur ce pan là souffle un air qui donne parfois la mine sombre et l’envie de s’isoler. Au risque de se trouver trop isolé. Mais même dans une solitude non choisie, l’irruption d’une mère ou d’un père peut être est vécue comme une intrusion et ne provoquer que sourcils haussés et soupirs d’agacement.
Je sais que, quand on découvre ce pan là, celui de l’adolescence, on est persuadé d’être le premier à en fouler les sentiers, on est persuadé que personne, surtout pas les parents, ne peuvent comprendre les difficultés auxquelles on est confronté. Le mépris qu’on affiche alors envers eux n’atteint pas les couches les plus profondes de notre affection, il reste pourtant si blessant.
Sur ce pan là, il arrive qu’on croît voir une montagne quand ce ne sont finalement que petits cailloux entravant le chemin. A l’opposé, parfois ces petits gravillons qui nous semblent dérisoires sont plus dangereux pour notre équilibre que bien des rochers qui font si peur.
Elle est sur la crête je le sens. Parfois déjà, elle s’aventure sur l’autre versant. Juste des petites escapades, elle est si petite encore. Elle revient vite de ce côté sécurisé. Mais déjà à mes réactions agacées, à ma patience qui semble si maigre, à mon angoisse aussi, je me demande comment je résisterai dans les années qui vont suivre.
Alors je me rassure en me disant que sur ce versant sont aussi des chemins plus lumineux, où les zones d’ombre disparaissent, illuminées qu’elles sont par une passion, par le cocktail d’une dose de confiance en soi, d’une dose d’amour, d’une dose d’ouverture au monde. Tant d’autres ingrédients aussi.
J’espère que ses pas sauront trouver ces sentiers-là, que ma présence à ses côtésl’aidera à fouler des pistes moins escarpées, à repérer les dangers de plus loin.
En réalité, je suis comme tout parent débutant dans l’adolescence, je vois la montagne devant moi, et je ne sais pas encore à quels endroits sont les cols et comment les passer, et quelles blessures pourront engendrer ce voyage.
J’ai encore l’espoir de réussir à les passer sans tempêtes et sans drame.
Je crois qu'on appelle ce fol espoir l'inconscience du novice...
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